«Les albums sacrés»: le 50e anniversaire d'«Astral Weeks» de Van Morrison – Bible urbaine

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«Les albums sacrés»: le 50e anniversaire d’«Astral Weeks» de Van Morrison

«Les albums sacrés»: le 50e anniversaire d’«Astral Weeks» de Van Morrison

L'oeuvre d'une vie

Publié le 10 octobre 2018 par Mathieu St-Hilaire

Crédit photo : MONTUSE / Dick Lacovello

J’adore la littérature musicale. Quand j’étais plus jeune, je pouvais lire des tonnes de pages à propos d’albums que je n’avais même pas encore entendus. Puis ça me donnait le goût de les écouter. Le cliché du critique comme étant un artiste raté est peut-être parfois vrai, sauf qu’il y en a certains qui sont tout de même capables de capter l’essence d’une œuvre en quelques paragraphes. Il y a plusieurs années, je suis tombé sur un article de Lester Bangs, écrit en 1978, sur mon album préféré, Astral Weeks de Van Morrison. La chronique m’avait profondément marquée, car il réussissait à décrire ce qu’il ressentait quand il écoutait l’œuvre inexplicable de Morrison, qui célébrait à l’époque ses dix ans. Aujourd’hui, je dois aussi faire le même exercice: souligner les 50 ans d’un album dont je ne m’explique pas l’impact qu’il a sur moi.

Astral Weeks n’appartient à aucune époque, malgré sa parution à un temps où la musique rock avait une importance culturelle ultra-significative. L’album est introspectif à souhait, tout en s’intéressant aux gens autour. Morrison l’enregistre en 1968, alors qu’il a à peine 23 ans et quelques succès derrière la cravate («Gloria» avec son groupe Them et «Brown Eyed Girl», en solo). Le contenu d’Astral Weeks n’aura toutefois rien de populaire en soi. D’ailleurs, il sera un flop monumental en termes de ventes et passera inaperçu des critiques. Le temps, par contre, le rend de plus en plus immortel, année après année.

Parmi les milliers et les milliers d’albums, vieux ou jeunes qui entrent et sortent de ma vie, je reviens toujours religieusement à Astral Weeks. J’écris le mot «religieusement», car c’est, j’imagine, le genre de force qu’une personne pourrait retirer d’une expérience spirituelle. Évidemment, ce n’est pas le genre de disque que l’on écoute en faisant le party avec des gens un vendredi soir. La plupart du temps, je n’ai même aucune idée de quoi Morrison peut parler à l’intérieur de ces huit chansons. La poésie y semble à la fois abstraite et impénétrable, mais aussi toujours un peu familière.

Les pièces sur Astral Weeks ne suivent aucun cadre précis; elles prennent plutôt forme par elles-mêmes. D’ailleurs, Morrison ne donnera que très peu d’instructions à ses musiciens, sauf peut-être uniquement celle de jouer ce qu’ils ressentent. Des années plus tard, des musiciens écouteront l’album pour la première fois, subjugués par ce qu’ils entendront. Les inspirations sont folk, soul, baroque, classique, free jazz. Les chansons ne suivent que très rarement la formule usuelle couplet-refrain.

De toute ma vie, je n’ai jamais entendu un album où les concepts du temps et de l’âge deviennent aussi flous. Ces chansons peuvent être chantées à la fois par quelqu’un de seize ou bien de quatre-vingt-seize ans. Elles semblent être le fruit de quelqu’un qui a tout vécu ou bien de quelqu’un  qui vit des choses pour la toute première fois. Bien entendu, la voix de Morrison y est pour beaucoup: il chante comme s’il était empreint d’une grande nostalgie et aussi comme s’il était en train de vivre des évènements bouleversants. Il est à la fois méditatif et en extase, parfois même dans la même phrase.

«If I ventured into the slipstream / Between the viaducts of your dreams» sont les premiers mots chantés par Morrison sur la pièce titre. Supporté par une ligne de basse qui maintient une cohérence parmi guitares, flutes et orchestrations qui s’entremêlent librement et magnifiquement, le chanteur semble d’entrée de jeu frappé d’une révélation. Comme s’il passait à une autre phase ou apercevait une lumière: «In another time / In another place», murmure-t-il, complètement mystifié par cette découverte ou par cette rencontre. La musique est tout aussi surréelle et magique que les paroles, arrangements de cordes somptueux à l’appui.

«Beside You» commence avec toute la tristesse du monde, la voix de Morrison, en contraste avec la première pièce, semblant porter une douleur épouvantable. «You breathe in, you breathe out», répète-t-il inlassablement, peinant à se contrôler. À travers l’album, Morrison y va régulièrement d’envolées lyriques où il répète des mots ou des expressions, incapable de contenir sa joie ou sa souffrance.

«Sweet Thing» est drapée de romantisme, Morrison étant obnubilé par une partenaire amoureuse. À travers cet hymne à la beauté, Morrison revient à l’exaltation de la première chanson. Son cœur battant au rythme de la batterie, qui fait sa première apparition ici, il se laisse aller à une spontanéité et une naïveté d’un premier amour: «And I shall drive my chariot / Down your streets and cry / Hey, it’s me, i’m dynamite / And I don’t know why». Merde que c’est beau.

 Vient ensuite «Cyprus Avenue», qui agit comme le noyau central d’une première moitié d’album qui semble ne comporter que des noyaux centraux. Bercée par une mélodie céleste jouée au clavecin, la pièce, toute simple, évolue en un crescendo qui lève le poil sur les bras. À l’intérieur, le personnage de Morrison, campé sur la Cyprus Avenue (rue de sa Belfast natale), contemple la beauté d’une jeune fille qu’il désire, éperdument en amour. Il éprouve chaque mot qu’il chante, comme si à la fois on lui mettait un poignard au cœur et qu’on le libérait d’un poids insupportable.

La deuxième partie de l’album débute avec la chanson la plus conventionnelle du disque, «The Way Young Lovers Do». Beaucoup plus directe que tous les autres morceaux, on y entend l’inspiration jazz, avec une omniprésence de cuivres qui se bousculent dans nos oreilles. Morrison y est assurément nostalgique: «Then we sat on our own star / And dreamed of the way that we were / And the way we were meant to be». Elle tient une structure beaucoup plus habituelle et ne fait guère plus de trois minutes, judicieusement placée entre les deux chansons les plus substantielles.

«Madame George» est indescriptible. À près de dix minutes, la performance vocale de Morrison est ahurissante. Les paroles semblent à la fois improvisées et aussi drôlement scénarisées, car elles racontent l’histoire de Madame George qui pourrait être un travesti, même si Morrison a démenti cette interprétation à plusieurs occasions. Comme sur l’entièreté d’Astral Weeks, on y retrouve des personnages qui paraissent stupéfiés devant des scènes toutes simples de la vie. Les paroles impressionnistes de Morrison n’ont jamais été aussi bien imagées qu’ici.

La chanson suivante, «Ballerina», est la plus vieille composition de l’album, datant de l’époque où Morrison avait son groupe Them. Il s’agit peut-être de la chanson la plus rock du disque, uniquement à cause de l’utilisation des guitares, de la basse et de la batterie. Pour le reste, les arrangements de cordes et de cuivres confirment sa place sur Astral Weeks. De plus, elle est tout aussi imprévisible que les autres pièces du disque. D’ailleurs, il s’agit d’une autre caractéristique de l’œuvre: on ne sait jamais où les chansons vont aller. Probablement que son auteur l’ignorait, également.

La pièce finale nous brise le cœur. «Slim Slow Slider» est un peu plus épurée que les autres, mais tout aussi méditative. Mettant en vedette la guitare acoustique de Morrison et un saxophone qui l’accompagne brillamment, le narrateur y décrit la mort d’une fille ou d’une femme, dont l’âge est inconnu. Il pourrait s’agir de la même jeune fille de la chanson «Cyprus Avenue», sauf qu’il est impossible de savoir combien d’années séparent les deux évènements. Encore une fois, le concept du temps est ici effacé. Les notions de présent et de passé sont mélangées tout au long de l’album, tout comme la réalité, le rêve et les pensées.  Ne restent que les sentiments, et les mots. D’ailleurs, voici les derniers:

«You’re gone for something

And I know you won’t be back

I know you’re dying, baby

And I know you know it too

Every time I see you

I just don’t know what to do»

Je ne suis pas certain pourquoi Astral Weeks a un tel effet sur moi. Après tout, il est paru quatorze ans avant ma naissance. Vous savez comment on associe souvent la musique à une période bien précise de notre existence? À des gens ou à des évènements bien spécifiques? Je crois que les œuvres les plus importantes de nos vies touchent à des pensées et à des états d’âme que l’on vit constamment. À ce sujet, Astral Weeks s’adresse précisément à ces émotions: grandes joies, grandes souffrances, réussites, déceptions, amours et deuils. Il a ce pouvoir de rappeler à quel point la vie peut nous émerveiller et nous accabler.

Que Van Morrison ait réussi à créer une œuvre aussi profonde à seulement 23 ans tient probablement du miracle. Comme l’écrivait Lester Bangs il y a quarante ans dans sa chronique mentionnée plus haut: il y a des vies entières derrière Astral Weeks.

Amen.

Surveillez la prochaine chronique «Les albums sacrés» le 25 octobre 2018. Consultez toutes nos chroniques précédentes au labibleurbaine.com/Les+albums+sacrés.

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