«Saccades» de Maude Poissant – Bible urbaine

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«Saccades» de Maude Poissant

«Saccades» de Maude Poissant

Une découverte désarmante pour les amateurs de nouvelles

Publié le 17 juillet 2014 par Sandra Felteau

Crédit photo : Stéphane Bourgeois

Paru à l'hiver dernier, Saccades est un recueil qui se lit d'un trait, mais qui surtout se relit et se redécouvre dans le désordre de nos envies. C'est avec une maîtrise évidente des tonalités et des différents niveaux de narration que l'auteure nous entraîne dans une vague d'histoires dissemblables, au milieu d'un tout où chacune méritait de se trouver.

C’est un premier recueil pour Maude Poissant, titulaire d’une maîtrise en création littéraire et enseignante aux éditions Hamac. Onze nouvelles, qui ont toutes un rapport plus ou moins défini au sacré; que ce soit par l’appartenance des personnages à la foi chrétienne, à des convictions personnelles, voire à une personne vénérée.

La force et le caractère unique de l’écriture de l’auteure réside dans le jeu des perceptions, intégré par le biais d’une narration agile, auquel le lecteur peut facilement se faire prendre. Dès la première nouvelle, «Le sacrifice», on instaure d’abord le point de vue d’un cuisinier extrêmement anxieux lors de la préparation de la soirée d’ouverture de son restaurant. Si d’abord l’élaboration du menu nous semble cohérente, justifiée, la mise en forme de ces idées dans le réel nous surprendront à la toute fin lorsque l’on change de perspective narrative. Sonnés, nous n’avons pas d’autre choix que de continuer la lecture, ne serait-ce que pour retrouver cet effet de surprise qui sans être une véritable chute, a eu le pouvoir de nous étonner.

Le monologue, la narration (externe, omnisciente, interne), le récit à la deuxième personne, et même la prière, rien ne semble avoir été laissé au hasard, et pourtant nous n’avons pas l’impression de lire un exercice de style. Certaines nouvelles semblent plus près des lieux communs («Ménage à trois», «Sweet innocent thing»), sans doute parce qu’elles mettent en scène des personnages plus ordinaires, s’exprimant dans une langue orale très proche de celle que nous utilisons tous les jours.

À l’opposé, la nouvelle «Chez les loups» (publiée sous le titre «La chair» dans la revue XYZ) nous sort très vite du quotidien. L’époque et les lieux sont indéfinis, l’atmosphère tendue et violente. Frédo et Béa risquent beaucoup en s’échappant à l’aube, profitant du sommeil comateux de leurs parents amortis par l’alcool et le froid de janvier. Leurs blessures offertes à toutes les menaces possibles, mais poussés par le désir de les voir guérir enfin, les enfants tentent de survivre pour rejoindre le but ultime: devenir orphelins.

Critique-Saccades-Maude-Poissant-Editions-Hamac-Bible-urbaine

L’envers de la médaille se retrouve dans «Salut, La Saline», où deux fillettes sont cette fois-ci enlevées à leur père contre leur gré. Un père qui, malgré son penchant pour la bouteille, les faisait rêver et voyager avec le même conte répété à l’usure, racontant l’histoire de la lignée des Dupuys et l’héritage du parapluie qui se passait d’une main à l’autre depuis des générations. Personne ne détient la vérité ici; ni les soeurs qui continuent d’aimer leur papa malgré sa dépendance, ni ce père excentrique qui s’entête à faire pousser la lavande dans un climat hostile, ni la mère qui refuse de vivre avec lui et prend sa famille en main seule. On apprécie donc la multiplicité des perceptions que l’auteur nous donne à voir, en nous laissant nous forger notre propre avis sans jamais rien imposer.

On termine le recueil sur une note un peu plus lourde avec «Sous la chai », où l’état critique d’un moineau, reposant dans les débris d’une fenêtre brisée, rappelle à la narratrice le combat de son amant devant la mort. D’une beauté incomparable, écrite dans un rythme essoufflant, cette nouvelle nous serre la gorge et laisse un goût plus amer à la lecture. Sans rien enlever à la qualité de cet ultime fragment, nous pensons que l’ordre des histoires aurait pu être repensé pour terminer le tout de manière un peu plus légère. Quoi qu’il en soit, cette nouvelle reste l’une des plus fortes du recueil.

En somme, Maude Poissant nous offre un livre solide, issu d’un travail éditorial de qualité. Juste ce qu’il faut d’éléments récurrents, de liens entre les textes, avec un mot d’ordre évident: la subtilité. Vraiment, une autre très belle découverte signée Hamac.

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