«Queues» de Nicholas Giguère chez Hamac | Bible urbaine

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«Queues» de Nicholas Giguère chez Hamac

«Queues» de Nicholas Giguère chez Hamac

Noir désir

Publié le 17 mars 2017 par Pierre-Alexandre Buisson

Crédit photo : Hamac

Quand un récit débute par la phrase «Je suce des queues», le lecteur est immédiatement interpellé – ou repoussé, tout dépend de son niveau latent d’homophobie. Ce premier roman-poème de Nicholas Giguère ne laissera personne indifférent, et même si on y décode une intention flagrante de provoquer, on y trouve beaucoup plus que cela.

Comme amorce à un livre, on a déjà vu plus doux. Le premier paragraphe est un coup de poing qui donne le ton du reste du texte: on aura droit, sur une centaine de pages, à un narrateur cynique, désabusé, qui ne se fait guère d’illusions, mais qui n’est pas, non plus, au bord du suicide. Un narrateur qui ne s’identifie pas à l’hétéronormalisation de l’homosexualité, qui goûte à l’amertume des rencontres dans une ville (Sherbrooke) avec une très petite communauté gaie, et qui est souvent utilisé par des gars «en couple ou hétéros» pour ses talents oraux.

Outre ce premier paragraphe percutant, les moments-chocs abondent et le ton pamphlétaire ne se calme pas vraiment – ce qui donne lieu à de nombreux passages où on peut difficilement s’empêcher de s’esclaffer soudainement devant le mordant des phrases. Dans le cadre d’une entrevue imaginaire avec Michel Girouard, il lui déclare notamment: «Dans toutes mes vies antérieures, j’étais une éjaculation faciale».

Il y a des références à Guy des Cars, aux studios Falcon, aux bars gais de Québec, Sherbrooke et Montréal; il y a des critiques virulentes du Village, de la recherche du corps parfait, des idéaux irréalistes représentés, entre autres, sur la couverture du Fugues chaque mois. Giguère – car le narrateur, c’est carrément lui, et il ne s’en cache pas – crache avec virulence sur les clichés et les idées reçues de la communauté.

Le texte, présenté sous la forme d’un long poème, respire agréablement. C’est une méditation parfois tendre, parfois davantage décourageante, sur la solitude écrasante d’un homosexuel pourtant dans la fleur de l’âge.

On pourrait insister sur le fait qu’il semble se complaire dans sa situation sans apporter de pistes constructives pour l’améliorer, mais tel n’est pas le but du livre. Transformer le désespoir, s’en inspirer et le magnifier est une stratégie littéraire utilisée depuis la nuit des temps – et le matériel de base se retrouve malheureusement en quantité industrielle dans certaines existences.

C’est donc un habile exercice, qui nous permet d’entrevoir un aspect méconnu de l’homosexualité à l’extérieur des grands centres, et qui nous révèle un grand auteur, pince-sans-rire, avec beaucoup d’esprit et un sens inné de la provocation.

Une lecture presque aussi jouissive qu’une fellation.

«Queues» de Nicholas Giguère, Hamac, 112 pages, 15 $.

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