«Port de mer» de Luc Mercure – Bible urbaine

Littérature_

«Port de mer» de Luc Mercure

«Port de mer» de Luc Mercure

La douleur sous toutes ses formes, sans ambages

Publié le 4 octobre 2014 par David Bigonnesse

Crédit photo : Québec Amérique et Martine Doyon

Saisissante, déconcertante et crue. Ces mots caractérisent bien Port de mer, cette novella de l’auteur Luc Mercure. À travers le récit d’un jeune homme étudiant la littérature à l’université, le lecteur découvre dès les premiers mots qu’il ne sert à rien de s’aveugler devant les pires zones humaines, il faut se laisser entraîner, sans quoi il vaut mieux ne pas lire. Et ce serait plus que dommage, car le style autant que l’histoire renverse.

«J’ai envie de te péter la gueule», tels sont les fameux premiers mots qui composent cette descente dans la vie d’un personnage souffrant, mais bien conscient. Les termes employés par un homme près de la quarantaine que le protagoniste suit au Port de mer renferment tout ce qui suivra sur le plan de la forme comme du fond. L’utilisation du «je», la dureté des mots, la violence physique et psychologique ainsi que le désir, le fantasme et l’incompréhension.

Nous sommes catapultés en 1983 dans la grande région de Montréal. Le titre Port de mer est en fait le nom donné à «une tour d’habitation située près du métro Longueuil», d’après la quatrième de couverture. C’est là que le plaisir et l’excitation de faire mal, de gifler et de brutaliser plus précisément, se met en scène. L’événement aura de quoi traumatiser la victime dominée.

Au fil de l’histoire, on apprendra plusieurs choses sur la vie de cet étudiant passionné de littérature. Il vit avec sa mère qui a une compagne, mais qui ne se dit jamais lesbienne. Son père a un haut poste dans une banque. Comme toute vie, plusieurs aspects la rendent complète. Il faut toutefois dire que son homosexualité, de sa prise de conscience jusqu’à ses expériences sexuelles, est un gros morceau. Les questionnements, le sentiment d’être différent, les diverses peines viennent s’y greffer, inévitablement. La banalité des événements quotidiens est aussi présente: le travail d’été dans une succursale de banque, les examens de session, les amis qui racontent leurs aventures, etc.

Le personnage principal a aussi le mal de vivre, parle de mourir, se considère comme un déchet et dégage une espèce de témérité en acceptant de suivre des inconnus pour des aventures sexuelles risquées. Cette exploration sexuelle souvent violente au cours de l’histoire peut sembler correspondre à l’image d’un personnage très excentrique et marginal, mais ce n’est pas du tout le cas. Le jeune homme est réservé, plutôt frêle, selon ce que l’on retient, et mène une vie somme toute ordinaire en général.

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L’auteur nous offre ici un type d’œuvre que l’on ne voit pas régulièrement. Il est utile de rappeler que la novella est un genre littéraire qui se particularise par sa longueur, c’est-à-dire plus long qu’une nouvelle, mais plus court qu’un roman. Les codes de la nouvelle sont par contre bien présents. Le récit imaginé est posé dès le début et donne le ton, le rythme est soutenu et accentué à divers moments. Dans Port de mer, le lecteur n’a presque pas le temps de respirer, puisque le désir de tourner les pages ne s’estompe jamais.

On apprécie la contemporanéité littéraire avec une narration à la première personne du singulier, l’absence de virgules qui amplifie l’accumulation d’émotions et désensibilise habilement le lecteur afin de le garder dans cette réalité fictionnelle. Et contrairement à certains auteurs qui forcent les lecteurs à ingurgiter de la violence et des événements que l’on pourrait qualifier de trash pour en mettre plein la vue, ici, les scènes difficiles sont justifiées. Elles sont en fait la suite logique de l’événement déclencheur du récit.

Au final, il est intéressant de noter aussi l’intégration des références littéraires, surtout lorsque le personnage répond à ses questions d’examen en décrivant la structure de ses analyses sur les œuvres de Baudelaire. Cette novella révèle que de la littérature comme celle-là, on en souhaite plus souvent.

«Port de mer» de Luc Mercure, Québec Amérique, 104 pages, 2014, 16,95 $.

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