«La manière Barrow» d'Hélène Vachon – Bible urbaine

LittératureRomans québécois

«La manière Barrow» d’Hélène Vachon

«La manière Barrow» d’Hélène Vachon

Une voix forte n'est pas nécessairement celle qui porte le plus loin

Publié le 16 mai 2013 par Sandra Felteau

Crédit photo : Alto

Hélène Vachon a écrit beaucoup d’ouvrages pour la jeunesse (dont la série Somerset chez Dominique et compagnie) avant de se tourner vers la fiction pour adultes. Publié en 2010, son roman Attraction terrestre a été grandement apprécié par la critique et finaliste pour le prix France-Québec. La manière Barrow, son plus récent roman, est paru dans la cuvée hiver 2013 des éditions Alto.

Grégoire Barrow est doubleur de profession pour la compagnie Vox Dei, spécialisée en traduction de publicités et de téléséries américaines. Rapidement, Barrow s’impose par son application et son perfectionnisme au travail, si bien que la touche personnelle qu’il amène aux productions est nommée unanimement «la manière Barrow». Mais pour Grégoire, faire ce travail est honteux, car il désire depuis toujours devenir un grand comédien de théâtre et se sent «travestir sa voix» en l’utilisant à des fins commerciales. En effet, comme il double des publicités très diffusées comme celles de Viagra et de médicaments contre la constipation, en plus de prêter sa voix à un canard dans une émission pour enfants (qui lui a même valu deux ans de suite un premier prix d’interprétation), on reconnaît facilement son timbre de voix partout où il va, ce qui l’embarrasse au plus haut point.

Autour de lui, peu de gens: un père malade qui semble se servir de lui pour avoir accès à des bouteilles de vin à l’hôpital, une copine avec qui il vit les derniers souffles d’une relation sans issue et Anne, directrice de plateau chez Vox Dei, partagée entre son respect pour le travail de Grégoire et la difficulté quotidienne de jongler avec un caractère aussi négatif que le sien. Même son chien, baptisé Fitzgerald en honneur du célèbre écrivain, ne se sent pas tout à fait à l’aise avec lui et apprécie davantage la compagnie des autres personnages du roman. Heureusement, Siméon, le vieux concierge du théâtre et seul spectateur du comédien, donnera l’occasion à Grégoire de s’ouvrir aux autres et de mieux cerner ce qu’il cherche tant.

On assiste donc à la transformation d’un homme à la trentaine avancée qui tente d’être moins solitaire, égocentrique et «raide»  – terme souvent utilisé par les critiques de théâtre pour désigner une «trop grande retenue» dans son jeu, mais qui, tout seul, a beaucoup de difficulté à agir contre sa propre nature.

C’est ainsi qu’un personnage inattendu, tout droit sorti d’un téléroman doublé par Grégoire, apparaitra dans son quotidien. Edward Blake et Grégoire Barrow, même s’ils se partagent le personnage de Dough dans Voisins voisines, semblent très différents: alors que le premier est un acteur américain typique, fin quarantaine, bel homme (aidé par la chirurgie esthétique), qui aime le luxe et les sorties, l’autre est plutôt moche, solitaire et ne sort jamais de chez lui le soir sauf pour promener son chien. S’il ne désire pas la compagnie de Blake au départ, Grégoire sera forcé de se rendre compte que, sans lui, il aurait continué à être le spectateur de sa vie sans véritablement y jouer un rôle d’avant-plan.

Somme toute, il s’agit d’une histoire bien construite qui, à l’aide d’images percutantes, montre bien le paradoxe qui caractérise les grands rêveurs, soit l’importance énorme qu’ils accordent à l’espoir d’une vie plus riche, alors qu’ils ne profitent pas de la beauté du moment présent. L’écriture est aussi très fluide et agréable, laissant percevoir dans le ton du narrateur omniscient un certain sarcasme par rapport au personnage principal, qui se prend tellement au sérieux qu’il en devient ridicule. Par ailleurs, le choix d’un personnage aussi négatif et condescendant implique une identification un peu moins facile pour le lecteur, qui peut développer un certain dédain pour Grégoire Barrow. C’est à la fin, lorsqu’il consent à voir sa vie autrement qu’une tragédie grecque, que nous commençons à l’aimer un peu.

Un roman qui fait état de la difficulté de trouver sa véritable voie(x) dans un monde où la culture de masse prend une place démesurée, tout en déconstruisant la vision naïve et superficielle du grand comédien, celui qui joue des pièces classiques devant une salle bondée.

La manière Barrow de Hélène Vachon
Éditions Alto
176 pages, 21,95 $

L'avis


de la rédaction

Vos commentaires

Revenir au début