«Journal d'un étudiant en histoire de l'art» de Maxime-Olivier Moutier – Bible urbaine

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«Journal d’un étudiant en histoire de l’art» de Maxime-Olivier Moutier

«Journal d’un étudiant en histoire de l’art» de Maxime-Olivier Moutier

Une oeuvre singulière, à mi-chemin entre l'essai et l'auto-fiction

Publié le 26 octobre 2015 par Pierre-Alexandre Buisson

Crédit photo : Éditions Marchand de Feuilles

En voyant la taille imposante de l'objet et le titre cryptique de la dernière oeuvre de Moutier, on se demande de quoi ça peut bien parler. Est-ce vraiment le journal intime d'un type qui étudie en histoire de l'art, ou est-ce un titre vague et illusoire, comme c'est la mode depuis quelques années? Eh bien... c'est exactement ce que ça annonce.

L’auteur a écrit ce journal entre 2009 et 2011, le temps d’un certificat à l’UQÀM, entre plusieurs projets d’écriture, l’éducation de ses trois enfants, et un emploi de nuit dans un centre de crise. Les courts chapitres alternent entre un résumé de ses découvertes académiques, au demeurant assez intéressantes si on a le moindrement la piqûre de l’art, et les évènements se déroulant dans son existence de père au foyer. Sa femme est souvent absente. Il a l’imagination fertile et le délire facile.

On n’échappe pas à quelques clichés habituellement liés à l’auto-fiction; le narrateur concrétise quelques fantasmes de l’auteur, se tape sa femme de ménage et une étudiante considérablement plus jeune que lui, et rêvasse à la caissière chinoise de son dépanneur de la rue Fullum. J’ai été très surpris de la retenue et du manque de détails de toutes les scènes de copulation, comme si une pudeur de dernière minute empêchait Moutier de tomber dans le sordide.

La publication du journal intime d’un écrivain est habituellement posthume, ou a du moins lieu tard dans sa carrière, quand l’intérêt du public le justifie. Ici, on a l’impression – que Moutier semble nous confirmer à demi mot – qu’il a décidé de publier son Journal d’un étudiant en histoire de l’art uniquement parce qu’il se sent mal de ne rien avoir publié d’autre «depuis des années».

Les tics de l’auteur sont parfois très amusants – ses énumérations dont lui seul a le secret, qui tombent rapidement dans la surenchère exaltée – et parfois assez lourds. Il précise toujours le prix de ses achats, de ses voyages en taxi, et semble dépenser à regrets. Il écrit des choses comme «Je déteste la façon qu’a ma femme de […] dépenser son argent».

Les longues digressions sur l’art sont certes informatives, mais pourraient paraître à la longue très barbantes pour quiconque ne s’intéressant pas au sujet. Est-il possible que Maxime-Olivier Moutier (ou son personnage-narrateur) nous parle de la pérennité de l’art en opposition à sa vie (qu’il trouve) plate? Qu’il est découragé de la vie quand il est exposé à des artistes dont les oeuvres ont marqué l’histoire, car il se compare à eux et veut lui aussi laisser sa trace?

Il nous raconte ailleurs avoir du mal à s’adapter aux nouvelles façons de faire de l’université (images à télécharger sur internet, cadre rigide des bibliographies, etc) et sort des perles qui sont drôles malgré lui, comme celle-ci: «Il y a des profs qui ne jurent que par les documents Power Point. Nous ne sommes plus en 1990».

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Au fil des pages, on comprend mal comment ce père de famille dont la femme n’est jamais à la maison peut s’occuper de ses enfants. Détail? Pas tant que ça. Le narrateur boit jusqu’aux petites heures avec sa maîtresse après ses cours, mais ne nous parle jamais de ses tourments à gérer – ou de sa réticence à rémunérer – une éventuelle gardienne.

On a aussi l’impression, par moments, que son personnage souffre d’un grave manque d’attention, car il aurait voulu être prof pour «parler de toutes ces connaissances qu’il possède». Ce qu’il semble apprécier le plus chez sa maîtresse, c’est qu’elle aime l’écouter parler et le trouve «intéressant».

Il y a beaucoup de segments où le délire prend le dessus; Maxime-Olivier Moutier part à la recherche d’un foetus qu’il aimerait manger pour reproduire la performance provocatrice d’un artiste chinois, ou tente de se déresponsabiliser après un incident impliquant des attaques d’escargots géants. Ce sont des petites incartades du genre qui m’ont permis de garder espoir, malgré un narrateur assez antipathique qui jette des escargots vivants aux poubelles, et qui avoue ne pas être attendri par les chats sous-alimentés qui errent dans son hood; il songe entre autres aux méthodes les plus efficaces pour les exterminer.

Quand, vers la fin du livre, l’auteur nous raconte sa hâte que son certificat se termine, et les difficultés de cette laborieuse fin de parcours, on ne peut s’empêcher de sympathiser avec lui, car on a nous aussi hâte de terminer enfin ces 458 pages.

Monsieur Moutier; si vous avez réellement, comme vous l’écrivez, des boîtes pleines de vos anciennes publications qui traînent dans votre garage, je suis partant pour vous soulager de quelques copies, afin de donner une deuxième chance à votre oeuvre.

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